Mon père invitait sans demander à personne.
C’était sa façon : il rencontrait quelqu’un sur le perron de l’église, il trouvait qu’on avait de la place, et l’affaire était faite avant que ma mère en soit informée. Elle ne protestait jamais devant l’invité. Elle attendait le lendemain, et alors elle disait ce qu’elle pensait de la farine qu’il restait.
Ce dimanche-là, nous étions huit autour de la table.
Je ne me rappelle pas ce qu’on a mangé. Je me rappelle qu’on parlait des chantiers, de la glace qui descendait, du prix que les marchands donnaient — des choses d’hommes, dites fort, et que j’écoutais en desservant. Une fille de dix-neuf ans qui dessert entend tout et n’est pas censée retenir.
J’ai retenu.
Il y a une chose que je comprends mieux maintenant : ces dîners-là n’étaient pas des repas, c’étaient les seules nouvelles qu’on avait. Pas de journal, pas de voisin à moins d’une heure de marche. Un homme qui arrivait apportait le monde avec lui, et on le gardait à table le plus longtemps possible pour en avoir le plus qu’on pouvait.
Une église du Lac-Saint-Jean, vers 1910. C’est sur un perron comme celui-là que mon père invitait.