Entre 1840 et 1930, près d’un million de Canadiens français quittent le Québec pour la Nouvelle-Angleterre. Ce n’est pas un fait marginal : c’est le grand mouvement de population de la période, et presque toutes les familles rurales en ont un exemple.
Ce qui attire est concret. Les filatures du Massachusetts et du Rhode Island paient des gages hebdomadaires, en argent comptant, à des ouvriers qui n’ont pas besoin de capital pour commencer. Une terre neuve, elle, demande des années avant de nourrir, et rien n’assure qu’elle nourrira.
Ce qui retient est concret aussi, et moins souvent dit : une terre appartient à qui la fait, tandis qu’un emploi appartient à celui qui l’accorde. Le discours de l’époque — celui des curés, des journaux de colonisation — ajoute une dimension morale à ce calcul, mais le calcul existe sans lui.
Pour une jeune femme du Lac-Saint-Jean vers 1912, la « ville » n’est donc pas un lieu qu’elle a vu. C’est un récit rapporté par quelqu’un qui en revient, et dont elle n’a aucun moyen de vérifier la part d’embellissement.
Roberval, vers 1900 — la plus grande agglomération qu’on pouvait connaître sans quitter le lac.